LEGENDES Les vagues d'OVNIS en Belgique

 


LES VAGUES D'OVNIS EN BELGIQUE


La Vague belge d’OVNI (1989-1991) : l’une des plus documentées de l’histoire

Entre la fin de 1989 et l’été 1991, la Belgique a connu l’une des vagues d’observations d’objets volants non identifiés (OVNI ou PAN – Phénomènes Aériens Non identifiés) les plus importantes et les mieux documentées d’Europe. Des milliers de témoins, dont de nombreux gendarmes et militaires, ont rapporté des engins triangulaires silencieux évoluant à basse altitude. Cette période, surnommée la « Vague belge », reste encore aujourd’hui un mystère non élucidé.

Le début : la nuit du 29 novembre 1989 à Eupen

Tout commence le soir du 29 novembre 1989 dans la région d’Eupen (province de Liège, près de la frontière allemande). Deux gendarmes en patrouille, Heinrich Nicoll et Hubert von Montigny, observent un grand objet triangulaire sombre, quasi silencieux, muni de trois puissants projecteurs blancs aux angles et d’une lumière rouge ou orange au centre. L’engin évolue lentement à basse altitude avant de s’éloigner.

Cette nuit-là, 143 observations sont recensées dans la région. Les jours suivants, les signalements se multiplient dans tout le sud de la Belgique (Wallonie), particulièrement dans les provinces de Liège, Namur et Brabant wallon.

Description des objets observés

La grande majorité des témoins décrivent un engin aux caractéristiques très similaires :

  • Forme triangulaire (parfois trapézoïdale) aux angles arrondis, d’une envergure estimée entre 30 et 50 mètres.

  • Trois grands phares blancs aux extrémités.

  • Une lumière centrale rouge ou orange, parfois clignotante ou rotative.

  • Déplacement très silencieux ou avec un léger bourdonnement.

  • Capacités de vol inhabituelles : vol stationnaire, accélérations brutales, changements de direction instantanés.

Les observations se poursuivent presque quotidiennement pendant des mois, avec des pics notables (11 décembre 1989, 12 mars 1991, etc.).

Le point culminant : la nuit du 30-31 mars 1990

La nuit la plus célèbre se déroule les 30 et 31 mars 1990. Des gendarmes et des civils signalent des lumières étranges dans la région de Wavre-Gembloux. Les radars militaires de Glons (OTAN) et de Semmerzake détectent des échos non identifiés.

Deux F-16 de la Force aérienne belge décollent de la base de Beauvechain vers minuit. Pendant environ une heure, les pilotes tentent neuf interceptions. Ils obtiennent plusieurs verrouillages radar (lock-on) de courte durée. Les données enregistrées montrent des performances extrêmes :

  • Accélérations de 300 à 500 km/h à plus de 1 600-1 800 km/h en quelques secondes.

  • Changements d’altitude très rapides (descente de plusieurs centaines de mètres en quelques secondes).

Les pilotes n’ont cependant jamais eu de contact visuel avec les objets. L’armée belge a rendu publics ces enregistrements radar lors d’une conférence de presse en 1990, dirigée par le colonel (puis général) Wilfried De Brouwer. L’armée a conclu qu’aucune explication conventionnelle (avion, hélicoptère, ballon, etc.) n’avait pu être identifiée à l’époque.

Le rôle de la SOBEPS

La Société belge d’étude des phénomènes spatiaux (SOBEPS), association civile fondée en 1971, a joué un rôle central. Elle a collaboré étroitement avec la Force aérienne belge et la gendarmerie. Elle a recueilli plus de 2 000 signalements, réalisé environ 650 enquêtes approfondies et publié deux ouvrages de référence :

  • Vague d’OVNI sur la Belgique – Un dossier exceptionnel (1991)

  • Vague d’OVNI sur la Belgique – Une énigme non résolue (1994)

Selon la SOBEPS, plus de 500 cas restaient inexpliqués après analyse.

La photographie de Petit-Rechain

En avril 1990, une photographie célèbre montrant un triangle sombre avec quatre lumières est diffusée dans les médias. Prise prétendument à Petit-Rechain (près de Verviers), elle devient l’image emblématique de la vague. En 2011, le photographe Patrick Maréchal a avoué qu’il s’agissait d’un canular : un triangle en frigolite (polystyrène) équipé de spots lumineux. Cette révélation a fortement nui à la crédibilité de certaines preuves photographiques, sans pour autant expliquer l’ensemble des observations.


La photo fake de Patrick Maréchal


Explications proposées

Plusieurs hypothèses ont été avancées :

  • Contagion psychosociale : influence médiatique et suggestion collective (thèse soutenue par de nombreux sceptiques).

  • Méprises avec des hélicoptères (notamment des UH-1 Huey ou d’autres appareils militaires).

  • Phénomènes atmosphériques ou artefacts radar (diffusion de Bragg, couches d’air chaud, etc.).

  • Avions expérimentaux secrets (hypothèse du F-117 Nighthawk, écartée par le ministre belge de la Défense de l’époque).

  • Origine non conventionnelle (hypothèse extraterrestre ou technologie inconnue), défendue par certains chercheurs comme le physicien Auguste Meessen.

L’armée belge n’a jamais fourni d’explication définitive et a reconnu que certains aspects restaient inexpliqués.

Bilan et héritage

La Vague belge reste unique par :

  • Le nombre élevé de témoins crédibles (gendarmes, militaires, civils).

  • La collaboration exceptionnelle entre une association civile (SOBEPS) et l’armée.

  • La transparence relative des autorités belges (publication des données radar).

  • La durée et la cohérence des descriptions.

Plus de 35 ans plus tard, le phénomène n’a toujours pas d’explication unanime. La SOBEPS a été dissoute en 2007 ; ses activités ont été reprises en partie par le COBEPS (Comité belge d’étude des phénomènes spatiaux).

La Vague belge continue de fasciner les chercheurs, les journalistes et le grand public. Elle illustre parfaitement la complexité du phénomène OVNI : un dossier riche en témoignages et en données techniques, mais toujours ouvert.

Sources principales : rapports de la SOBEPS, documents de la Force aérienne belge, Wikipedia (versions française et anglaise), articles de presse belge (RTL, RTBF), analyses de chercheurs et sceptiques.



LEGENDES Les crop circles en Belgique

 



LES CROP CIRCLES EN BELGIQUE


Histoire, cas et réalités

Les cercles de culture, plus connus sous le terme anglais "crop circles" ou sous les appellations françaises « agroglyphes » ou « diagrammes de champ », sont des motifs géométriques formés par l’aplatissement des tiges de céréales (blé, orge, maïs…) ou d’autres cultures. 

Visibles surtout depuis les airs, ils vont de simples cercles à des compositions complexes de plusieurs dizaines ou centaines de mètres. Le phénomène moderne a explosé en Angleterre à partir des années 1970-1980, avant de se diffuser dans de nombreux pays. En Belgique, les apparitions sont nettement moins nombreuses qu’au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, mais elles ont régulièrement fait la une des médias locaux, suscité curiosité, controverses et parfois plaintes d’agriculteurs.

Un phénomène global, des racines belges modestes

Les premières mentions historiques de motifs circulaires dans des champs remontent à plusieurs siècles (pamphlet anglais de 1678 sur le « Mowing Devil », observations de tourbillons, etc.). 



Le boom contemporain commence réellement dans le sud de l’Angleterre. Doug Bower et Dave Chorley ont avoué en 1991 avoir réalisé des centaines de formations à partir de 1978 avec des planches et des cordes, démontrant la facilité relative de la technique humaine. 

En Belgique, le premier cas documenté de manière relativement claire date de 1994 : un cercle dans un champ de blé de l’agriculteur Van Der Linden à Boekhoute (Flandre orientale). Depuis, des formations sont signalées de façon intermittente, principalement entre mai et août, période de croissance des céréales. Les archives de sites spécialisés (comme Crop Circle Archives) recensent plusieurs formations en 2004 et 2005, surtout en Limbourg et en Flandre orientale. En 2007, une source estimait à une dizaine le nombre d’apparitions en Belgique sur l’année.

Les cas belges les plus médiatisés

Limbourg et Flandre (années 2000)

En 2004, plusieurs formations sont signalées :

  • À Meeuwen-Gruitrode (Limbourg) : ovoïdes et cercles dans du maïs.

  • À Heers / entre Heers et Oreye : figure en S reliant trois cercles et une spirale à double bras d’environ 50 m de rayon dans le blé.

  • À Landen : un cercle d’environ 30 m découvert par un pilote.

  • À Nukerke (près d’Oudenaarde) : motif floral.

  • En 2005, d’autres apparaissent notamment à Nieuwerkerken, Dormaal (motif floral à six pétales) et Zaventem. 

La région de Waterloo (2006-2007)

C’est le cas le plus retentissant. Plusieurs formations apparaissent dans des champs de blé sur le site historique de la bataille de 1815, près de la Butte du Lion, puis à Vieux-Genappe.

L’une d’elles, découverte en juin 2007, mesurait près de 80 mètres d’envergure. Le propriétaire a déposé plainte pour destruction de culture. La police a orienté ses investigations vers un acte de vandalisme nocturne, éventuellement réalisé avec un engin agricole. Les curieux ont afflué, nécessitant l’intervention des forces de l’ordre.

Qui les réalise ? Les aveux belges

Contrairement à l’image mystérieuse souvent véhiculée, la majorité des formations belges connues s’expliquent par une intervention humaine.

« Cereal Killer » et le reportage de la RTBF (2007)

Dans l’émission Questions à la une, le journaliste Bruno Clément a contacté un certain « Cereal Killer », habitant du Brabant wallon. Celui-ci a revendiqué les formations de Waterloo. Masqué et voix déformée, il a prouvé ses dires en réalisant, avec des amis et sous les caméras, un cercle de près de 80 mètres en une nuit. 

  • Méthode classique : piquet central, décamètre servant de compas, planches pour aplatir les tiges. Pour éviter les traces de pas, le groupe a suivi les traces de tracteur déjà présentes.

  • Motivation invoquée : le plaisir artistique et l’affluence de visiteurs (« Des milliers de personnes viennent voir nos œuvres »). Il a aussi évoqué le désir de contrer les récupérations mystiques (notamment par les raëliens). 



Jan Loenders, le « faiseur » officiel flamand

Depuis 2004, Jan Loenders (Leuven) réalise régulièrement des cercles de culture et des labyrinthes en Flandre, presque toujours avec l’accord des agriculteurs et souvent de jour. Il utilise piquet central, planches, mètres et cordes. 

Parmi ses réalisations notables : un motif « fleur-soleil » de 56 m à Kessel-Lo en 2006 (commandé par la ville de Leuven en lien avec un roman de Maria Jacques et filmé par la VRT). 

Il a aussi créé des formations à Bierbeek, Halle et ailleurs, et continue occasionnellement (y compris des cercles de fleurs). Il a fondé ou participé à des associations comme De Cirkel vzw et organise conférences et ateliers. 

D’autres cas se sont révélés prosaïques : traces de quad à Antoing en 2009, ou canulars (comme celui des Grottes de Han le 1er avril 2023).

Théories, controverses et contexte belge

Les explications avancées sont classiques :

  • Humaines (la plus documentée en Belgique) : canulars, art land, publicité, ou pure provocation.

  • Naturelles : tourbillons d’air, champignons (cercle des fées), structures périglaciaires anciennes visibles sur photos aériennes en Ardenne (cercles de 7 à 23 m liés à des cryoturbations).

  • Paranormales ou extraterrestres : parfois liées à la vague d’OVNI belge de 1989-1990 (triangles noirs). Certains chercheurs ou passionnés évoquent des anomalies biologiques (nœuds de croissance éclatés, magnétisme), des « boules de lumière » ou une intelligence non humaine. Ces thèses restent minoritaires et non démontrées scientifiquement pour les cas belges.

Le phénomène a généré conférences (ex. : Internationale Graancirkel Conferentie organisée par De Cirkel vzw à Affligem en 2005), reportages télévisés et tourisme improvisé. Les agriculteurs, eux, subissent souvent des pertes (cultures écrasées + piétinement des visiteurs) et déposent plainte.

Conclusion

Les cercles de culture en Belgique forment un phénomène limité mais récurrent, largement expliqué par des interventions humaines – qu’elles soient clandestines (« Cereal Killer ») ou autorisées et artistiques (Jan Loenders). Ils s’inscrivent dans une tradition culturelle plus large d’art éphémère et de fascination pour le mystère, amplifiée par les médias et les réseaux. Si quelques formations résistent encore à une explication immédiate, l’essentiel des cas belges documentés relève de la créativité terrestre plutôt que d’une intervention céleste.Le paysage agricole belge continue de voir apparaître occasionnellement ces motifs. Pour les curieux, le meilleur conseil reste le respect des propriétés privées et des cultures : derrière chaque « message » se cache souvent un agriculteur qui a simplement perdu une partie de sa récolte.


LEGENDES Les Nutons wallons et leurs potes

 

Triboule et Triboulette

LES NUTONS WALLONS

Et leurs potes du monde entier


En annexe, les portraits de famille !


Petits artisans des grottes et figures du folklore européen

Les Nutons (aussi appelés nûtons, lûtons ou, selon les régions, sottais, massotês ou dûhons) sont des créatures emblématiques du folklore wallon et ardennais. Présents dans les traditions orales de Wallonie (provinces de Namur, Luxembourg, Liège et Hainaut) et des Ardennes françaises, ils incarnent une facette du « petit peuple » européen : des êtres discrets, habiles et ambivalents, liés aux grottes, aux rochers et à la nuit. Leur mémoire demeure vivace dans la toponymie (nombreux « trous des Nutons », grottes, roches) et dans le tourisme culturel local.

Étymologie et origines

Le terme wallon nuton (ou nûton) suit une évolution parallèle au français « lutin ». Il dérive de formes dialectales liées à la nuit (nût) et, plus anciennement, à netun (démon ou esprit nocturne). Certains chercheurs y voient un lien possible avec Neptune ou une divinité gallo-romaine locale (inscription « NVTTO » à Celles, près de Dinant), voire des survivances de figures celtiques. Dans le discours ecclésiastique médiéval et moderne, ils furent parfois assimilés à de « petits diables ». 

Les traditions orales, collectées au XIXe siècle et au début du XXe, les présentent comme une race distincte des humains, de petite taille (souvent 30 cm à 1 m), d’apparence sénile (barbe blanche longue, visage ridé), vêtus de façon archaïque (bonnet pointu, sabots, habits colorés). Ils habitent exclusivement les cavernes, failles rocheuses et souterrains des régions karstiques (vallée de la Meuse, Condroz, Famenne, Ardennes). Ils sortent surtout la nuit pour travailler, danser ou circuler.

Caractéristiques et mode de vie

Les Nutons sont avant tout des artisans exceptionnels : forgerons, couteliers, cordonniers, menuisiers, taillandiers. On déposait le soir à l’entrée de leur demeure un objet cassé (outil, chaussure) accompagné d’une offrande en nature (nourriture : jambon, saucisse, tarte au sucre, lait, pain, beurre…). Au matin, le travail était fait et les vivres disparus. Ils aidaient aussi aux travaux des champs ou à la lessive. Leurs forges, entendues par temps calme, témoignaient de leur activité.

Bienveillants et serviables, ils enrichissent parfois un foyer honnête et laborieux. Mais ils sont extrêmement susceptibles et gourmands. Une moquerie, un manque de reconnaissance ou une curiosité excessive provoque leur colère : malédictions, disparition définitive ou ruine. Une légende célèbre raconte un paysan qui se moque d’un nuton l’aidant épi par épi ; le Nuton rétorque : « Épi par épi, je t’ai enrichi ; gerbe par gerbe, je te ruinerai. »

Ils présentent aussi un trait plus trouble : un attrait pour les femmes et les jeunes filles, qu’ils peuvent enlever (sans violence excessive selon certaines versions) pour les emmener dans leurs grottes. Ils vivent en groupes, parlent peu (et souvent pour des messages désagréables), et ont disparu « récemment » selon les traditions (abus des humains, modernité, ou nature diabolique selon l’Église)

.Des sites emblématiques existent partout : grotte du Nichet (Fromelennes, salle des nutons), roche des Nutons (entre Villance et Maissin), trou des Nutons de Chansin, cuisine des Nutons, etc. Des figures locales comme le nuton Boutroule à Spontin perpétuent le folklore aujourd’hui.

Comparaison avec les personnages similaires du folklore européen

Les Nutons s’inscrivent dans une famille pan-européenne de petits êtres (nains, lutins, gnomes, kobolds…) qui partagent des traits communs : petite taille, activité nocturne ou souterraine, habileté manuelle, ambivalence (aide conditionnelle / vengeance), lien avec la nature et le travail humain. Voici les principales analogies et différences :

  • Lutin français et Kabouter néerlandais/flamand : Parenté linguistique et fonctionnelle très forte. Les lutins sont plus souvent domestiques ou forestiers ; les Nutons se distinguent par leur habitat exclusivement cavernicole (comme les nains germaniques). Les Kabouters, populaires aux Pays-Bas et en Flandre, portent souvent un bonnet rouge et une barbe, sont timides et proches des brownies anglais.

  • Nains germaniques et scandinaves (Zwerge, dvergar) : Ressemblance majeure pour l’habitat (cavernes, mines, rochers) et les talents de forgerons/artisans. Comme dans les contes des frères Grimm (les nains qui réparent ou aident en échange de nourriture), les Nutons offrent un service nocturne. Les nains nordiques sont souvent plus liés aux trésors, à la magie et à des dimensions mythologiques plus sombres (cf. les récits de l'Edda). Les Nutons restent plus « paysans » et localisés.

  • Kobold allemand : Esprits domestiques ou miniers, parfois auxiliaires du foyer (comme les Nutons qui aident les paysans). Ils partagent la susceptibilité et le besoin d’offrandes. Les Kobolds miniers se rapprochent particulièrement de l’aspect souterrain des Nutons.

  • Brownie écossais/anglais et Farfadet français : Aides domestiques nocturnes qui travaillent en échange de nourriture (lait, pain). Très proches dans le pacte d’échange et la vengeance en cas d’offense. Les Brownies sont plus liés à la maison qu’aux grottes.

  • Korrigan (Bretagne) et autres figures celtiques : Petits êtres nocturnes, souvent liés aux rochers et aux sites mégalithiques, parfois malicieux ou enleveurs. Moins artisans que les Nutons, plus magiques ou liés aux danses et à la séduction.

  • Trolls scandinaves ou Wichtels luxembourgeois : Partagent l’aspect « race souterraine » et la crainte, mais les Trolls sont souvent plus grands, plus brutaux et moins serviables. Les Wichtels (Luxembourg) sont très proches géographiquement et culturellement des Nutons ardennais.

Personnages semblables aux Nutons dans diverses traditions

Les Nutons wallons appartiennent à une famille de figures très répandue dans les mythologies du monde. Voici les analogies les plus proches dans l’Antiquité méditerranéenne et proche-orientale, puis en Inde et en Chine.

Dans les mythologies du monde antique (Grèce, Rome et proches)

  • Les Dactyles (Daktyloi) de l’Ida : Ce sont les figures les plus proches. Petits êtres (parfois littéralement « de la taille d’un doigt »), associés au mont Ida (Crète ou Phrygie), ils sont des forgerons et métallurgistes primordiaux. Ils découvrent le travail du fer et du bronze, enseignent ces arts aux humains, et servent la Grande Mère (Rhéa/Cybèle). Comme les Nutons, ils sont chthoniens (liés aux montagnes et aux cavernes) et magiciens. On les confond souvent avec d’autres groupes d’artisans divins.

  • Les Telchines : Habitants originels de Rhodes (et liés à la Crète et à Chypre), ce sont des daimones marins et métallurgistes. Ils inventent le travail des métaux, forgent la faucille de Cronos et le trident de Poséidon. Ambivalents : bienfaiteurs (artisans et initiateurs) mais aussi sorciers maléfiques capables de provoquer des catastrophes. Zeus les punit finalement. Leur expertise artisanale et leur caractère double rappellent fortement les Nutons.

  • Les Cabires (Kabeiroi) : Divinités chthoniennes de Samothrace et Lemnos, souvent identifiées aux Dactyles ou aux fils d’Héphaïstos. Artisans divins et gardiens de mystères, liés à la métallurgie et aux cultes initiatiques. Ils partagent le caractère « petit peuple » technique et souterrain.

  • Les Pygmées (Pygmaioi) : Race de nains mythiques (hauteur d’un « pygme », environ 30-50 cm), mentionnés dès Homère. Ils vivent en Afrique (ou parfois en Inde) et mènent une guerre perpétuelle contre les grues. Aristote les décrit comme habitant des cavernes souterraines. Plus guerriers et comiques que les nutons, mais ils illustrent l’idée antique d’une race naine cavernicole. D’autres figures proches existent : les Cyclopes forgerons d’Héphaïstos (plus grands et monstrueux), ou les Kobaloi (esprits farceurs grecs, ancêtres lointains des Kobolds).Ces êtres antiques incarnent souvent le lien entre technique (métallurgie), magie et forces chthoniennes, exactement comme les Nutons.

En Inde (mythologie hindoue, bouddhiste et jaïne)

  • Les Yakshas (et Yakshinis) : Ce sont les équivalents les plus nets. Esprits de la nature (forêts, montagnes, eaux, arbres), gardiens des trésors cachés dans la terre et les racines. Souvent de petite taille ou de stature variable, parfois difformes ou potelés, ils sont ambivalents : généralement bienveillants (protecteurs de la richesse et de la fertilité), mais parfois capricieux, séducteNrs ou dangereux. Leur roi est Kubera (dieu de la richesse). On les trouve dès les textes védiques tardifs et massivement dans l’art ancien (stūpas de Bharhut et Sanchi). Comme les nutons, ils sont liés aux lieux souterrains ou naturels isolés et aux richesses/artefacts cachés.

  • Les Ganas de Shiva : cortège de nains et êtres difformes, souvent artisans ou gardiens.

  • Vamana (avatar nain de Vishnu) : incarnation divine sous forme de brahmane nain, mais c’est un avatar unique plutôt qu’une race.

  • Certains Rākshasas ou êtres souterrains apparaissent aussi sous des formes naines.

  • Les Yakshas partagent avec les Nutons le rôle de gardiens de trésors/arts cachés, l’ambiguïté morale et le lien fort avec le paysage (montagnes, grottes, forêts).

En Chine (mythologie et textes anciens)

Les figures exactes de « petits forgerons souterrains » sont moins standardisées, mais plusieurs traditions existent :

  • Les Shanxiao (山魈) et esprits de montagne : Esprits des montagnes et marais, souvent de petite taille, à un seul pied (ou talons inversés), visage humain et corps de singe. Mentionnés dès les textes pré-Qin et Han (Shanhaijing, Discours des États). Ils sont des génies locaux des reliefs, parfois malicieux ou dangereux, liés aux lieux isolés et sauvages. Leur aspect nain et montagneux les rapproche des nutons.

  • Les Jiaoyao (焦侥) et peuples de nains mythiques : Peuples légendaires de très petite taille (quelques cun à quelques chi, soit quelques dizaines de centimètres à environ 1 m) mentionnés dans le Shanhaijing et les textes historiques. Ils vivent dans des régions lointaines (sud-ouest ou îles) et sont parfois décrits comme tributaires ou semi-légendaires. Des récits parlent aussi de « petits hommes » (xiaoren) dans les montagnes.

  • Les nains de cour (zhuru) sont historiques (divertisseurs) plutôt que mythologiques, mais les textes les relient parfois à des peuples nains légendaires.

  • Esprits mineurs des montagnes ou des mines apparaissent dans le folklore et le taoïsme, sans toujours former une race d’artisans aussi codifiée qu’en Europe ou en Inde.

En Chine, l’accent porte davantage sur les esprits de lieux (montagnes, forêts) que sur une corporation d’artisans souterrains, mais le motif du « petit peuple » discret et lié à la nature sauvage est bien présent.

Au Japon

Le Japon (surtout via le folklore des Aïnous, peuple autochtone du nord) possède ses propres « petits êtres », très comparables aux Nutons wallons par certains aspects.

Les Koropokkuru (ou Koro-pok-guru / Koropokkur) :

C’est la figure principale.

Origine : folklore des Aïnous (Hokkaidō, îles Kouriles, Sakhaline).

Leur nom signifie littéralement « les gens sous les feuilles de pétasite » (ou coltsfoot / butterbur – fuki en japonais), une grande plante à feuilles larges sous lesquelles ils se cachaient.

Apparence : très petits (selon les versions : de quelques centimètres à 60-90 cm, rarement plus d’1 m). Souvent décrits comme poilus, à la peau rougeâtre, avec un front proéminent et un nez écrasé. Agile et discrets.

Habitat : ils vivaient dans des fosses (pit-dwellings) creusées dans le sol, couvertes de feuilles de pétasite. On les appelle parfois « les habitants des fosses ».

Caractère et relation avec les humains : Autrefois en bons termes avec les Aïnous. Ils leur apportaient discrètement (la nuit) du gibier, du poisson et des objets, en échange de cadeaux. Ils détestaient être vus.

Un jour, un jeune Aïnou, curieux, attrapa la main d’une Koropokkuru (une belle femme) qui déposait un cadeau. Furieuse de cette intrusion, elle et tout son peuple disparurent à jamais.

Depuis, on ne les voit plus, mais on retrouve encore leurs fosses, poteries et outils de pierre.

Ils sont habiles à la pêche, à la chasse et à la poterie. Comme les Nutons, ils sont serviables mais très susceptibles et fuient le contact forcé.

Certains chercheurs y voient un souvenir d’une population antérieure (peut-être liée à la culture Jōmon), d’autres purement mythologique.

Autres figures japonaises proches :

  • Zashiki-warashi (座敷童子) : esprits-enfants qui habitent les vieilles maisons (surtout dans le Tōhoku). Ils apportent la prospérité tant qu’ils restent ; leur départ annonce le déclin de la famille. Plus des esprits domestiques que des nains artisans, mais de petite taille et ambivalents.

  • Issun-bōshi (« le garçon d’un pouce ») : héros d’un conte populaire, un tout petit garçon qui part à l’aventure. C’est plutôt un personnage de conte que une race.

  • Divers yōkai de petite taille existent, mais les Koropokkuru restent les plus proches d’une « race de nains ».

En Afrique

  • Aziza (ou Azizan) – Afrique de l’Ouest (Fon/Dahomey, Bénin, Togo, Ghana) : Petits êtres de la forêt, souvent décrits comme poilus ou de taille enfantine. Ils habitent les fourmilières et les fromagers (arbres à soie). Généralement bienveillants : ils aident les chasseurs, enseignent des savoirs pratiques (feu, plantes médicinales, magie protectrice) et apportent la chance. Comme les Nutons, ils vivent discrets dans la nature et récompensent le respect.

  • Mmoatia (ou Mmoetia) – Akan (Ghana et Côte d’Ivoire) : Petits esprits de la forêt (environ 30 cm), parfois avec les pieds tournés vers l’arrière (pour brouiller les pistes). Ils gardent les secrets de la nature et des animaux. Ambivalents : certains sont pacifiques, d’autres farceurs. Ils rappellent les lutins par leur caractère espiègle et leur lien avec la forêt.

  • Abatwa – Zulu (Afrique australe) : Très minuscules (vivent parmi les fourmis et l’herbe), visibles seulement par les enfants, les femmes enceintes ou les chanceux. Fiers et susceptibles : ils se fâchent facilement. Ils chassent et vivent en petits groupes.

  • Eloko : nains poilus et parfois dangereux des forêts d’Afrique centrale.

  • Tokoloshe (Tikoloshe) : nain aquatique ou gobelin plus malveillant (Afrique australe), souvent invoqué pour nuire.

  • Egbere : gnome nocturne qui pleure (Yoruba).

En Afrique, ces êtres sont surtout liés à la forêt, à la chasse et aux savoirs naturels, plutôt qu’à la forge ou aux grottes comme les Nutons.

En Amérique (principalement Amérique du Nord autochtone)

  • Yunwi Tsunsdi (ou Yûñwĭ Tsunsdi’) – Cherokee : Les « Little People » : petits êtres (hauteur d’un genou d’adulte), bien proportionnés, avec de longs cheveux qui touchent presque le sol. Ils habitent les grottes, les rochers et les montagnes. Souvent bienveillants (aident les chasseurs, retrouvent les enfants perdus, aiment la musique et la danse), mais susceptibles et farceurs s’ils sont dérangés. Ils se divisent parfois en clans (roche, laurier, cornouiller). Très proches des nutons par l’habitat cavernicole et le caractère ambivalent.

  • Memegwesi (ou Mannegishi, Memegwesiwag) – Anishinaabe / Ojibwe / Cree : Petits êtres poilus (taille d’un enfant), souvent associés aux rivières, falaises et rochers. Ils peuvent aider ou jouer des tours (détourner les canots, voler des objets). Généralement discrets et visibles surtout par les enfants ou les personnes spirituelles. Ils sculptent parfois des signes sur les rochers.

  • Nirumbee / Awwakkulé (Crow) : nains des montagnes Pryor (Montana/Wyoming), parfois farouches.

  • Pukwudgie (Wampanoag) : petits êtres des forêts de la Nouvelle-Angleterre, ambivalents.

  • Jogah (Iroquois) et d’autres variantes selon les nations (Choctaw, Chickasaw, etc.).

  • En Amérique centrale et du Sud, on trouve aussi les Alux (Maya) et Chaneque (Aztèque), petits esprits de la nature et des champs, souvent protecteurs ou farceurs.

Points communs avec les Nutons

Dans les cinq continents, ces êtres :

  • Sont de petite taille et discrets.

  • Habitent des lieux naturels isolés (forêt, rochers, grottes, rivières).

  • Peuvent aider les humains (chasse, savoirs, protection) moyennant respect.

  • Se vengent ou disparaissent en cas de moquerie ou d’irrespect.

  • Symbolisent le lien avec la nature invisible et les forces du lieu.

Le motif est donc quasi universel : un « petit peuple » qui rappelle à l’humain qu’il n’est pas seul dans le monde et qu’il doit respecter l’invisible.

Ces figures reflètent des préoccupations similaires : expliquer les bruits souterrains ou nocturnes, valoriser le travail artisanal, rappeler le respect dû à la nature et aux forces invisibles, et gérer l’ambiguïté de l’aide surnaturelle (bénéfique si respectée, dangereuse sinon). Les Nutons se singularisent par leur ancrage très fort dans le paysage karstique wallon et ardennais (*), leur spécialisation artisanale, et la densité des toponymes qui leur sont associés.

(*) Le paysage karstique (ou relief karstique) est un type de paysage géologique formé par la dissolution chimique de roches solubles, principalement le calcaire, mais aussi la dolomie, le gypse ou le sel. Formation : L’eau de pluie, légèrement acide (parce qu’elle absorbe du dioxyde de carbone de l’air et du sol), s’infiltre dans les fissures de la roche. Elle dissout progressivement le calcaire, élargissant les fissures, créant des conduits, des galeries et des cavités. Avec le temps, cela sculpte un paysage très particulier, à la fois en surface et en profondeur.

C’est précisément dans ces paysages karstiques (vallée de la Meuse, Condroz, Famenne, Calestienne…) que se trouvent de nombreuses grottes et « trous des nutons ». Les rochers calcaires, les failles et les cavités naturelles ont inspiré les légendes des petits êtres qui y habitaient.Exemples célèbres en Belgique : les grottes de Han, de Remouchamps, de Hotton, ou les sites de Wéris (même si les dolmens sont mégalithiques, le plateau est calcaire).

En résumé : un paysage karstique est un « paysage de pierre dissoute par l’eau », riche en grottes, en reliefs chaotiques et en réseaux souterrains. C’est un terrain de prédilection pour les légendes de créatures cavernicoles comme les Nutons.

Héritage contemporain des Nutons wallons

Aujourd’hui, les Nutons survivent dans le tourisme (visites de grottes, circuits légendaires), la littérature et le folklore local (carnavals, contes pour enfants, podcasts). Ils symbolisent le lien entre l’homme, la nature et l’invisible dans une Wallonie rurale et forestière. Comme beaucoup de figures du petit peuple, ils rappellent une éthique simple : respect, reconnaissance et mesure face aux forces qui dépassent l’humain.Sources principales : traditions orales wallonnes collectées aux XIXe-XXe siècles (notamment via le Musée de la Vie wallonne), travaux de folkloristes (Dantinne, Haust, Legros, Moxhet, Doppagne), pages encyclopédiques et sites régionaux.


PORTRAITS DE FAMILLE


Un Koropokkuru japonais en visite chez son cousin wallon


De gauche à droite, un Nuton wallon, un Kobold germanique, un Lutin français, un nain-forgeron d'Allemagne, un Brownie anglais, un Kabouter hollandais, un Korrigan breton, un Dactyle grec, 
un Yaksha indien, un Shanxiao chinois


De gauche à droite, un Nuton wallon, un Aziza d'Afrique de l'Ouest, un Mmoatia du Ghana, un Abatwa zoulou, un Eloko d'Afrique Centrale, un Yunwi cherokee, un Memegwesi ojibwa, un Nirumbee crow, un Pukwudgie wampanoag, un Alux maya


Triboule en visite chez le Dvergr, son cousin scandinave


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)



LEGENDES Le Vert-Bouc

 


LE VERT-BOUC


Introduction

Parmi les nombreuses créatures fantastiques du folklore wallon, le Vert-Bouc (aussi appelé Verbouc) occupe une place particulière. Lié au château de Franchimont, à Theux (province de Liège), cette figure mi-humaine mi-animale incarne le mystère des trésors cachés, la ruse du diable et la fascination des veillées ardennaises. Moins célèbre que les Quatre Fils Aymon ou les macrales, il reste l’une des légendes les plus ancrées dans le patrimoine local de Theux et des environs.

Description de la créature

Le Vert-Bouc est généralement décrit comme un être hybride : un croisement d’homme et de bouc, souvent de couleur verte ou verdâtre, d’où son nom. Il évoque les satyres antiques ou les figures démoniaques du Moyen Âge. Dans le folklore plus large des Ardennes (notamment à Laforêt, en province de Namur), le Verbouc apparaît comme une créature démoniaque qui incarne ou sert le diable. 

Il peut proposer des paris ou des marchés trompeurs. À Franchimont, cependant, son rôle principal est celui de gardien inflexible d’un trésor enfoui. Son bêlement sinistre suffit à terroriser quiconque ose s’approcher.

Le cadre historique : le château de Franchimont

Le château de Franchimont, perché sur un éperon rocheux dominant la vallée de la Hoëgne, date probablement du XIe siècle. Il fut l’une des places fortes de la Principauté de Liège et le siège du marquisat de Franchimont. Aujourd’hui en ruines (classées patrimoine exceptionnel de Wallonie), le site conserve un puits profond de plus de 60 mètres. C’est précisément dans ce puits que la légende situe le trésor. Des fouilles archéologiques modernes ont exploré une partie du puits, motivées autant par la science que par le souvenir de la légende.

Le récit de la légende

Selon la tradition rapportée par le Syndicat d’Initiative de Theux, un margrave (ou seigneur) de Franchimont, dont le nom s’est perdu, partit guerroyer au loin, à l'une ou l'autre croisade sans doute. Avant de quitter son château, il enfouit un coffre contenant la majeure partie de sa fortune au fond du puits et confia sa garde au Vert-Bouc. 

Un soir de Noël, par une nuit de tourmente neigeuse, quatre jeunes gens du hameau de Marché tentèrent leur chance. Ils grimpèrent jusqu’au château désert, descendirent des cordes dans le puits et parvinrent à accrocher le coffre. Alors qu’ils le hissaient jusqu’à la margelle, l’un d’eux se coinça le doigt dans le moraillon. La douleur lui arracha un juron. Ce vacarme suffit à alerter le Vert-Bouc. Un bêlement sinistre retentit au loin. Les jeunes gens s’enfuirent, abandonnant le coffre qui retomba au fond du puits. La légende affirme que le trésor y dort encore.

Place dans le folklore wallon et interprétations

Le Vert-Bouc s’inscrit dans une longue tradition de créatures hybrides et diaboliques en Wallonie et en Ardenne (nutons, macrales, loups-garous, dames blanches…). Le motif du trésor gardé et de la tentative de vol qui échoue à cause d’un juron ou d’un bruit est classique dans les contes populaires européens. Il illustre aussi la méfiance populaire envers les richesses faciles et la puissance des forces surnaturelles liées aux lieux de pouvoir (châteaux, puits profonds). Certains y voient une figure purement démoniaque ; d’autres un esprit des lieux plus ambigu.

Le Vert-Bouc aujourd’hui

La légende continue de vivre :

  • Elle inspire des balades et animations autour du château de Franchimont.

  • Elle apparaît dans des podcasts (notamment sur la RTBF) et des contes oraux.

  • Une bande dessinée locale (« Le Serment de Perrault ») s’en est inspirée.

  • Elle est évoquée lors des foires médiévales de Theux et dans le tourisme régional.

  • Un établissement local porte même le nom « Le Verre Bouc », en clin d’œil à la créature.

Malgré les recherches dans le puits, aucun trésor n’a été retrouvé… ce qui ne fait que renforcer le mythe.

Conclusion

Le Vert-Bouc de Franchimont incarne parfaitement l’esprit du folklore wallon : un mélange d’histoire médiévale, de peur du surnaturel et de rêve d’aventure. Gardien silencieux des ruines de Theux, il rappelle que certains secrets des Ardennes préfèrent rester enfouis, protégés par un bêlement qui traverse encore les veillées d’hiver. Si vous visitez le château de Franchimont, surtout un soir de Noël… écoutez bien.


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)


LEGENDES Madlinne-as-grands-tchveas

 


MADLINNE-AS-GRANDS-TCHVEAS

(Madeleine aux longs cheveux)


Dans le folklore wallon, Madlinne-as-grands-tchveas (littéralement « Madeleine aux grands cheveux ») n’est pas la sainte chrétienne, mais un esprit malfaisant, une sorte de croquemitaine aquatique particulièrement redouté.

Nature et rôle

Cette créature appartient à la grande famille des esprits noyeurs (ou noyeurs) que l’on retrouve dans de nombreuses régions d’Europe. Son rôle principal est d’effrayer les enfants pour les empêcher de s’approcher trop près des rivières, des canaux et des plans d’eau.On racontait aux petits Wallons :

« N’allez pas près de l’eau, sinon Madlinne-as-grands-tchveas vous emportera et vous noiera ! »

Elle est particulièrement associée à la région de Namur, mais sa réputation s’étend plus largement en Wallonie.

Apparence

Comme son nom l’indique, elle est caractérisée par ses très longs cheveux. On l’imagine souvent comme une femme aux cheveux démesurément longs, parfois flottant à la surface de l’eau, qui attire ou saisit les enfants imprudents pour les entraîner dans les profondeurs.Cette image de la femme aux longs cheveux liée à l’eau n’est pas unique : on la retrouve dans d’autres traditions (Jenny Greenteeth en Angleterre, les rusalki slaves, ou encore certaines Dames blanches). En Wallonie, elle a pris le nom de Madeleine, probablement par contamination avec la sainte populaire du même nom (dont les longs cheveux sont un attribut iconographique célèbre).

Une figure ambivalente

Il est intéressant de noter que le même nom, Sainte Madlinne, désigne à la fois :

  • la sainte chrétienne (Marie-Madeleine)

  • et cet esprit malfaisant des eaux.

Cette double identité n’est pas rare dans le folklore : de nombreux saints ont vu leur nom récupéré par des êtres surnaturels destinés à faire peur aux enfants (on parle alors de « saints détournés » ou de croquemitaines christianisés).

Place dans le folklore wallon

Madlinne-as-grands-tchveas s’inscrit dans la liste des esprits et créatures destinés à protéger les enfants des dangers de l’eau, aux côtés d’autres figures comme :

  • le Spètin (lié au brouillard)

  • la Traîcousse

  • ou encore d’autres noyeurs locaux.

Elle témoigne de l’importance qu’avaient autrefois les mises en garde orales dans une région riche en rivières et canaux, où les accidents de noyade étaient une réalité fréquente. Aujourd’hui, cette figure a presque disparu de la mémoire collective, mais elle reste un bel exemple de la façon dont le folklore populaire transformait parfois des figures saintes en esprits terrifiants pour mieux transmettre des interdits de prudence.


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)


LEGENDES La Traîcousse

 



LA TRAÎCOUSSE

Monstre des eaux des Ardennes belges et françaises. 


Dans les profondeurs de la Semois et des cours d’eau du sud-ouest des Ardennes, entre le village belge de Bohan et la commune française des Hautes-Rivières, se cache l’une des créatures les plus terrifiantes du folklore ardennais : la Traîcousse, aussi appelée Trécouche (prononcée « trécoutche »).

Apparence

La Traîcousse ressemble à un immense crabe d’environ un mètre de diamètre. Son corps est aplati et arrondi, recouvert d’écailles brunâtres de la taille d’une paume de main. Ses yeux injectés de sang sont gros comme le poing d’un adulte. Sa gueule, énorme, est hérissée de dents acérées semblables à celles d’un requin. Elle se déplace grâce à d’innombrables pattes terminées par de puissantes pinces.Dans certaines versions locales, la créature prend une forme plus humaine et devient une hideuse sorcière des rivières.

Habitat et mode de chasse

Elle affectionne les endroits les plus profonds et les plus rapides des rivières, où elle se dissimule dans de petites cavités et sous les corniches rocheuses. Là, elle attend patiemment. Dès qu’une proie s’approche du bord — un animal, un pêcheur imprudent ou, plus souvent, un enfant —, elle surgit, l’agrippe de ses multiples pinces et l’entraîne irrémédiablement sous l’eau. On ne revoit jamais les victimes. Seuls subsistent parfois, flottant à la surface, un mélange macabre de mousse, de sang, de peaux et d’os que la Traîcousse régurgite après avoir digéré sa proie.

Rôle dans le folklore

Comme beaucoup de créatures aquatiques ardennaises (Mahwot, Karnabo, Marie Crochet…), la Traîcousse servait avant tout de croquemitaine. Les parents l’invoquaient pour dissuader les enfants de s’approcher des rivières dangereuses :

« N’allez pas près de l’eau, sinon la Traîcousse vous emportera ! »

Cette peur populaire explique pourquoi les disparitions d’enfants ou de bétail près de la Semois étaient autrefois attribuées à ce monstre plutôt qu’à des accidents.

Une légende transfrontalière

La Traîcousse appartient pleinement au patrimoine commun des Ardennes belges et françaises. Elle illustre parfaitement le caractère sauvage et mystérieux de la Semois (orthographiée Semoy en France), cette rivière aux méandres profonds qui a toujours inspiré crainte et respect aux populations riveraines. Aujourd’hui encore, cette figure du folklore local continue d’alimenter l’imaginaire des conteurs, des illustrateurs et des amateurs de légendes ardennaises. Elle rappelle que, sous les eaux apparemment calmes des rivières de la région, se cachent parfois d’anciennes peurs collectives aussi tenaces que le courant lui-même.

Sources principales :

Jean Lambot, L’Ardenne (1987)

J. Tijskens, Les Noms du Croquemitaine en Wallonie (1965)

Traditions orales de la vallée de la Semois (Bohan – Hautes-Rivières)



LEGENDES Le Spètin

 


LE SPÈTIN

Une figure légendaire de la Famenne wallonne


Le Spètin (parfois orthographié Spetin) est un personnage du folklore populaire de la Famenne, cette région de Wallonie qui s’étend grosso modo de Remouchamps à Givet. Moins connu que les nutons, sotês ou macrales, il appartient pourtant à ces créatures mystérieuses qui peuplaient autrefois l’imaginaire rural wallon et servaient à expliquer les phénomènes naturels ou à protéger les enfants.

Origine et description dans la tradition orale

Selon les récits transmis dans la Famenne, le Spètin apparaît surtout par temps de brouillard épais. Dans cette région, il arrive que le brouillard stagne bas, formant une nappe opaque qui s’élève du sol jusqu’à environ un mètre de hauteur. C’est précisément dans ces conditions que les parents mettaient en garde leurs enfants :

« Ne sortez pas, ou le Spètin va vous emporter ! »

Le personnage était ainsi associé à un danger diffuse et invisible : celui de se perdre, de tomber ou de disparaître dans la brume. On disait aussi que, lorsqu’une personne mourait, c’était le Spètin qui l’avait emportée, enveloppée dans son linceul. Il incarnait donc à la fois une figure protectrice (par la peur qu’il inspirait) et une personnification de la mort ou de l’au-delà. Comme beaucoup de figures du folklore wallon, le Spètin n’a pas de description physique très précise dans les sources disponibles. Il reste une présence plutôt qu’une apparition visible : un être lié à l’atmosphère, à la brume et au passage entre le monde des vivants et celui des morts.

Une légende qui résonne encore aujourd’hui

Cette figure locale a récemment été remise en lumière par la Compagnie Buissonnière (en 2026), qui en a fait le titre et le fil conducteur d’un spectacle contemporain. Dans cette création, le Spètin sert de métaphore poétique pour évoquer la transmission intergénérationnelle, la ruralité, le souvenir et l’expérience de la disparition d’un proche. À travers la relation entre une petite fille et son grand-père, la pièce redonne une dimension sensible et humaine à ce qui, jadis, n’était qu’une mise en garde parentale ou une explication populaire de la mort. Le spectacle s’inscrit dans une démarche plus large de revalorisation du patrimoine immatériel wallon, en croisant conte traditionnel, poésie, danse et théâtre.

Place dans le folklore wallon

Le Spètin s’inscrit dans la riche famille des êtres surnaturels de Wallonie et des Ardennes : nutons et sotês (petits lutins des grottes), fées, dames blanches, macrales (sorcières), ou encore esprits liés aux éléments (brouillard, rivières, forêts). Comme beaucoup d’entre eux, il joue un rôle pédagogique et social : il permettait aux adultes de dissuader les enfants de s’aventurer dans des situations dangereuses (brouillard, chemins isolés) tout en offrant une explication narrative à des événements difficiles à comprendre, comme la mort. Aujourd’hui, alors que les traditions orales s’effacent progressivement, des initiatives artistiques et folkloriques permettent de faire revivre ces figures oubliées. Le Spètin en est un bel exemple : né dans les brumes de la Famenne, il continue d’inspirer des créations qui parlent de transmission, de mémoire et de lien entre les générations. Ainsi, derrière ce nom un peu mystérieux se cache une part authentique de l’âme populaire wallonne, discrète mais bien réelle.


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)


LEGENDES Le Mahwot

 

Le Mahwot, représenté par Cyril Barreaux


LE MAHWOT

L'énigmatique monstre de la Meuse


Chaque grand fleuve a ses légendes, et la Meuse n'y échappe pas. Entre les Ardennes françaises et la Wallonie, on murmure depuis longtemps qu'une créature rôde au fond de ses eaux : le Mahwot, parfois écrit Mawhot ou Mawhotte.

Une bête entre lézard et veau

Le Mahwot est décrit comme un lézard amphibie de la taille d'un veau (quelques sources évoquent une taille bien plus considérable), qui vit dans la Meuse entre la ville française de Revin et la cité belge de Liège. Il courrait sans cesse sur le fond du fleuve, d'une extrémité à l'autre de ce parcours. Un site touristique ardennais le surnomme, avec humour, un « Nessie » local, en référence au monstre du Loch Ness en Ecosse. 

À la différence de son cousin écossais, il n'a rien d'une vedette : il se montre très rarement, et il vaut mieux pour tout le monde qu'il reste au fond.

Un présage funeste

Quand le Mahwot quitte l'eau, il annonce des ennuis. Sa sortie sur la terre ferme passe pour le signe avant-coureur d'un décès, d'une guerre ou d'une épidémie. La tradition rapporte que la dernière apparition remonterait à juillet 1870, à Revin et à Givet, soit quelques jours avant que la France n'entre en guerre contre la Prusse, un conflit qui allait se solder par une défaite française et la perte de territoires. Les amateurs de coïncidences apprécieront. 

Le croque-mitaine des bords de Meuse

Le Mahwot remplit aussi un rôle plus quotidien, celui d'épouvantail pour enfants. Il sert avant tout à tenir les petits éloignés de l'eau, en dévorant, dit-on, les imprudents qui jouent trop près des berges. Selon certaines versions, les mères en colère pouvaient même l'appeler hors de l'eau pour châtier les enfants désobéissants. La menace se disait en dialecte : « V'la le Mahwot, si tu n'ti tais nai, d'ji vas t'fouaire mandjie ! » 

Les fleuves étaient dangereux pour les enfants, avec leurs berges glissantes, leurs courants et leurs crues. Le monstre transformait ce risque bien réel en une peur assez concrète pour être retenue. On retrouve ce mécanisme dans de nombreuses cultures, du Royaume-Uni à l'Europe centrale, où des créatures aquatiques du même genre gardent mares, puits et rivières.

Un cousin ardennais : le Karnabo

Le folkloriste Claude Seignolle rattache au Mahwot une autre bête de la région, le Karnabo : il y voit une variante locale du mythe ardennais plus large du Mahwot. Le Mahwot serait ainsi le représentant fluvial d'une famille de monstres ardennais, dont chaque vallée aurait décliné sa propre version. 

Où trouver la trace du monstre

Les sources écrites sont modestes. Les fiches actuelles renvoient surtout à l'ouvrage d'Albert Meyrac, Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes (1890), ainsi qu'à L'Ardenne de J. Lambot (1987). Il n'existe, à notre connaissance, ni témoignage détaillé ni enquête historique approfondie : le Mahwot appartient à la tradition orale, et ses contours ont sans doute varié d'un village à l'autre. Il reste toutefois bien vivant dans l'imaginaire régional. Le tourisme ardennais le compte parmi les légendes de la vallée de la Meuse, et la presse belge l'a récemment rangé parmi les créatures mythiques du pays.

Conclusion

Le Mahwot n'a jamais été photographié et ne le sera probablement jamais. Il vit ailleurs : dans la mémoire des rives, dans les mises en garde des parents et dans l'inquiétude de ceux qui, un soir de juillet, ont cru voir quelque chose remuer près de la berge. C'est une bonne raison de rester prudent au bord de l'eau.


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)


LEGENDES Le Nekker

 


LE NEKKER

Génie des eaux malfaisant en Flandre et ailleurs...


Le Nekker (aussi appelé nikker, nicker, necker ou waterduivel) est l'une des figures les plus redoutables du folklore et de la mythologie populaire de la Flandre. Esprit malveillant des eaux, il hante les rivières, les étangs et les canaux des régions flamandes, terrorisant ou engloutissant les malheureux qui s'aventurent trop près des rives. En Flandre, il a fini par incarner le croque-mitaine aquatique par excellence, un être polymorphe capable de se métamorphoser pour tromper ses victimes. Cette figure n’est pas isolée. Elle s’enracine profondément dans les légendes scandinaves et maintient un lien étroit avec Ægir, le dieu nordique des eaux.

Origines et Étymologie

1. Origine indo-européenne et germanique

  • La racine proto-germanique : Le terme descend directement du germanique commun *nikwus ou *nikwis(i) (signifiant « monstre aquatique » ou « esprit des eaux »).

  • La racine indo-européenne : Cette forme dérive elle-même de la racine indo-européenne *neigʷ- qui signifie « laver » ou « se baigner ». On retrouve cette même parenté linguistique dans d'autres langues anciennes, comme le sanskrit (nḗnēkti, laver), le grec ancien (nízō / níptō, nettoyer) ou le vieil irlandais (nigh, laver).

2. Évolution dans les langues germaniques et en néerlandais

  • En moyen néerlandais : Le terme apparaît sous la forme nicker ou nekker, désignant un démon ou un diable habitant les tourbières, les rivières, les puits et les étangs (comme le fameux Nekkerspoel à Malines).

  • Parallèles européens : Le mot partage la même souche étymologique que :
° L'allemand Nix ou Nixe (ondine / esprit des eaux).

° Le vieil anglais nicor (monstre marin ou aquatique que l'on rencontre notamment dans le poème Beowulf) et l'anglais moderne neck ou nixie.
 
° Le norvégien nøkken, le suédois näck, le danois nøkke, le nykur islandais.
 
° Le näkki finnois et le näkk estonien sont le même être, esprit qui noie les enfants imprudents près des puits et des pontons — un emprunt lexical ancien aux voisins scandinaves mais une même identité.

3. Évolutions sémantiques et folkloriques croisées

  • Le croisement avec le latin (étymologie populaire) :  Par le passé, certains érudits ou folkloristes (comme le grammairien Carolus Tuinman au XVIIIe siècle) ont tenté de lier le mot nikker/nekker au latin niger (« noir »), en raison de l'apparence ténébreuse ou de la peau noire sous laquelle le monstre aquatique se manifestait souvent dans les légendes flamandes. Bien qu'il s'agisse d'une étymologie populaire (la vraie racine étant liée à l'eau et au lavage), elle a longtemps nourri l'imaginaire du « Zwart Manneken » (le petit homme noir) ou du croque-mitaine aquatique.

  • L'attraction populaire locale : En Flandre, la légende voulait que le Nekker rôde près des points d'eau pour « nekeren » (harceler, terrasser ou tirer par les pieds les imprudents et les enfants trop curieux dans les profondeurs).

Description et attributs

Le Nekker est généralement décrit comme une créature protéiforme :

  • Métamorphose : Il peut apparaître sous la forme d'un animal (un chien noir aux yeux luisants, un cheval fougueux, une chèvre, un loup, etc) ou d'un vieillard difforme et chevelu émergeant des roseaux, ou encore un jeune et beau violoniste qui répand sa céleste musique pour mieux piéger ses victimes. Sous la forme animale, le cheval domine largement dans les récits flamands, comme par exemple le « Slotnikker » du château de Lichtervelde, ce qui laisserait penser que le Kludde n'est autre que le Nekker... mais restons très prudents à ce sujet !

  • Le piège : Il prend parfois l'apparence d'un enfant en pleurs ou d'un objet précieux flottant à la surface de l'eau pour attirer les curieux et les enfants imprudents. 
  • Le modus operandi : Une fois sa victime approchée, il l'entraîne par surprise - parfois à l'aide d'un crochet - dans les profondeurs glacées pour l'y noyer.

  • Toponymie : Le Nekker fréquente surtout les zones humides de la vallée de la Dyle, du Demer, de la Nete, du Rupel et de la Dendre. La toponymie flamande en garde la trace : les Nekkersputten, Nekkerspoel, Nekkersgat, Nekkersdal, Nekkersbroek sont disséminés un peu partout. Le plus connu est le Nekkerspoel à Malines, aujourd'hui un quartier et une gare, mais à l'origine un marais réputé hanté. À Laeken/Bruxelles on trouve le Nekkersdal (« vallée des nekkers »), à Uccle/Bruxelles le Nekkersgat, et à Aalst le Nekkersberg.

Le danger qu’il représente

Le Nekker attire les passants, et surtout les enfants, vers l’eau pour les noyer. Dans la Campine anversoise et limbourgeoise, les mères menaçaient leurs enfants du Manneken-Haak (« le petit homme au crochet ») : une figure noire cachée dans les joncs qui attrape les enfants avec un crochet, les tire au fond, leur suce le sang et enferme leur âme dans une cruche retournée. Si on renverse la cruche, l’âme est libérée. À Malines, le quartier et la zone de Nekkerspoel (« la mare du Nekker ») tirent leur nom de ces esprits qui hantaient les marais. La légende locale raconte que saint Rombaut (Sint-Rombout) les aurait chassés ou vaincus au VIIe siècle. Dans d’autres récits flamands, le Nekker se manifeste sous la forme d'un cheval, saute hors de l’eau, saisit sa victime et l’entraîne dans les profondeurs aquatiques. On raconte aussi qu’il imite les pleurs d’un enfant pour attirer d’autres enfants.

Le lien avec Ægir et les légendes scandinaves

Ægir (également connu sous le nom d’Hlér) est, dans la mythologie nordique, le maître de la mer. Marié à Rán, la déesse qui capture les marins noyés dans son filet, il règne sur un royaume sous-marin où les âmes des disparus en mer trouvent parfois refuge. Ses neuf filles personnifient les vagues. Les esprits des eaux scandinaves, dont le Nøkken ou Näcken, apparaissent comme des émanations ou des manifestations locales de cette puissance aquatique. Le Näcken suédois, immortalisé par les peintures de Theodor Kittelsen et Nils Blommér, est un musicien séducteur qui joue du violon près des cours d’eau pour attirer les humains. Il se métamorphose souvent en cheval : un bel étalon docile qui, une fois monté, galope vers l’eau et y plonge pour noyer son cavalier. 


Le Näcken suédois


En Islande, le Nykur ou Hnikur allonge magiquement son dos pour accueillir plusieurs enfants avant de les entraîner dans les flots. Le nom Hnikur rappelle l’un des surnoms d’Odin, Hnikar, "celui qui renverse", mais aussi la fonction de Rán et d’Ægir comme maîtres des âmes noyées. Ces motifs se retrouvent presque identiques dans le folklore flamand et néerlandais. 

Le Nekker se change donc - selon les circonstances - en cheval, en veau blanc (Witte Meutte ou Wit Kalf), en homme noir ou en chien aux yeux de feu. Comme le Nøkken, il exige parfois une victime annuelle, un thème répandu de la Norvège à la Flandre. Les âmes des noyés sont parfois emprisonnées dans des pots retournés au fond de l’eau ; les renverser les libère. Cette image évoque le séjour des morts dans la halle d’Ægir et de Rán. Ainsi, le Nekker flamand n’est pas un simple démon local : il perpétue, sous une forme christianisée et diabolisée, la mémoire d’une divinité des eaux scandinaves. La satanisation par l’Église a transformé le dieu ou l’esprit protecteur (parfois décrit comme courtois et serviable dans le Visboeck d’Adriaen Coenen au XVIe siècle) en « diable des eaux ».

L'héritage à Malines (Mechelen)

La ville de Malines est particulièrement liée au Nekker.

  • Une légende locale : Une célèbre tradition malinoise raconte qu'une nuit de pleine lune, les lueurs d'un incendie embrasèrent la tour de la cathédrale Saint-Rombaut. Les habitants, paniqués, se mirent à courir dans tous les sens avec des seaux d'eau pour sauver cet édifice. En s'approchant, ils réalisèrent qu'il ne s'agissait que de la lune se reflétant mystérieusement dans les brumes de la Dyle, amplifiées par la silhouette du Nekker rôdant dans les parages. Depuis lors, les Malinois ont gardé le surnom moqueur de Maneblussers (les éteigneurs de lune).


  • À Malines, la légende du Nekker est particulièrement vivace. Le quartier du Nekkerspoel tire son nom de cet esprit. Les terrains autrefois marécageux de ce quartier abritaient des habitations sur pilotis. Selon la tradition, saint Rombaut (VIIe siècle) y rencontra des païens dansant autour d’une idole représentant le Nekker près de la Bakelaarstraat. L’esprit lui-même aurait prophétisé sa propre défaite. Une chapelle fut élevée sur le lieu de la victoire, et la source, le Bakelsput, prit le nom de Sint-Romboutsput. L’eau y était réputée guérir la fièvre des marais. 

La légende d'Oude Rode Ogen (« Vieux Yeux Rouges »)

Les récits et les signalements concernant Oude Rode Ogen ont émergé à l'époque moderne (parfois rattachés au XVIIe siècle), à la suite de disparitions inexpliquées d'enfants. Ces derniers auraient été les victimes d'une créature anthropophage capable de changer de forme.


"Vieux Yeux Rouges" récemment aperçu dans une ville flamande


Des témoins oculaires ont affirmé qu'un grand homme noir et dénudé s'était enfui en courant après avoir tenté de kidnapper une jeune fille. Des coups de feu furent tirés sur lui, après quoi il se serait métamorphosé en un grand chien noir aux yeux ardents. Peu de temps après, un vagabond de couleur fut lynché et écorché vif sans forme de procès près du Nekkerspoel. Selon la légende, la peau de ce malheureux homme aurait été enterrée dans les caves de la cathédrale Saint-Rombaut à Malines.

À partir du XVIIIe siècle et jusqu'à nos jours, une silhouette sombre et fantomatique pourvue de terrifiants yeux rougeoyant de feu est régulièrement signalée à Malines et dans ses environs. La tradition raconte qu'il erre sans relâche à la recherche de sa propre peau pour redevenir la puissante entité démoniaque qu'il était jadis. Lorsqu'il se manifeste au cœur de la nuit, sa présence est fréquemment trahie par de lugubres grognements de canidé.

Le Nekker aux Pays-Bas

Aussi présent chez nos voisins du nord, cet esprit aquatique redoutable change de nom selon les provinces néerlandaises. Il s’agit toujours du même type de démon des eaux (kinderschrik, ou « épouvantail pour enfants »), destiné à éloigner les jeunes des berges dangereuses, des fossés, des puits et des rivières. Il attire ses victimes (surtout les enfants) vers l’eau, les attrape souvent avec un crochet, les entraîne au fond et, dans certaines versions, leur suce le sang ou enferme leur âme dans une urne ou une jarre subaquatique. Il peut se métamorphoser (cheval, loup, etc.) ou imiter les pleurs d’enfants pour les attirer.

Voici les principales dénominations régionales :

  • En Zélande : Slokkevent (ou Slokkeman, Slokker) et Jan Haak (aussi Jan ‘Aek, Piet Haak, Hakervent, etc.). Jan Haak est particulièrement célèbre dans le delta de l’Escaut (Tholen, Zuid-Beveland, Zeeuws-Vlaanderen). Il surgit des fossés, des criques et des canaux pour happer les enfants avec son crochet et les noyer. D’autres variantes locales existent (Joosje Pik, Ossaart, etc.), toutes liées aux dangers de l’eau dans cette province très humide.

Couverture du livret de Phons Bakx sur la figure de Jan Haak

  • À Utrecht : Waterwolf. Souvent décrit comme un esprit ayant l’apparence d’un loup, mais couvert d’écailles et d’algues. Il guette sous la surface et entraîne les imprudents.

  • En Brabant (Noord-Brabant) : Nekkerman (ou Nekker, Nikkerman, Eggelman, Okkerman). Version très proche du Nekker flamand. Esprit noir qui habite les puits, les mares et les fossés. Il tire les enfants dans l’eau (parfois avec un crochet) et peut sucer leur sang. Des récits le placent aussi dans un palais doré sous-marin, où il attire les victimes avec des lumières et des étoiles scintillantes reflétées à la surface.

  • En Overijssel : Watersnaak (serpent des eaux). Variante serpentiforme ou monstrueuse qui hante les eaux de la province.

  • En Gueldre (Gelderland) : Bullebak (ou Bulleman, Bollebak) et Kerel met de haak (le type au crochet). Le Bullebak est un démon rugissant qui saisit les enfants par les jambes pour les entraîner au fond. Il est particulièrement redouté dans les zones de canaux et de marais. Le « kerel met de haak » insiste sur l’accessoire du crochet, commun à de nombreuses versions méridionales.

  • En Frise : Boezehappert (ou Bûzehappert). Esprit local qui guette au fond de l’eau pour happer les enfants trop proches des berges.

Malgré ces noms variés, le terme générique le plus répandu reste Nekker (ou Nikker, Waternikker). Ces figures apparaissent déjà dans des textes médiévaux néerlandais (XIVe siècle) et ont perduré jusqu’au XXe siècle comme avertissements parentaux. Elles partagent la même racine germanique (nikwuz) que le Nekker flamand, le Nixe allemand ou le Nøkk scandinave.

Et en Wallonie ?

En Wallonie, on retrouve plusieurs figures équivalentes, jouant le même rôle de « croque-mitaine aquatique » :

  • Mahwot : créature monstrueuse qui habite dans la Meuse, son objectif premier étant d'éloigner les enfants de l'eau (Ardennes). 

  • Madlinne-as-grands-tchveas (Madeleine aux longs cheveux, ou Sainte Madeleine) : elle noie les enfants qui s'approchent des rivières et des canaux (région de Namur). 

  • Traîcousse : vile créature tapie dans les étangs et cours d'eau du sud-ouest des Ardennes et de la Semois, notamment aux Hautes-Rivières (France) et à Bohan (Belgique), invoquée comme croque-mitaine pour dissuader les enfants d'entrer dans l'eau. 

  • Spètin : figure wallonne qui se cache dans le brouillard et les lieux sombres (moins spécifiquement aquatique, mais dans le même registre effrayant). 

Il faut noter une différence de fonction : le Nekker flamand est un vrai démon prédateur, alors que les figures wallonnes comme Mahwot ou Madlinne-as-grands-tchveas sont surtout utilisées comme épouvantails pédagogiques pour éloigner les enfants des rivières — même fonction sociale (dissuader de s'approcher de l'eau), mais un folklore un peu moins « démonologique » et plus centré sur la protection des enfants. Mais la Wallonie compte d'autres esprits malfaisants et plus "terrestres" qui pourraient concurrencer le Nekker en matière de méchanceté, le Karnabo par exemple, ou le Vert-Bouc, ou le Diable lui-même peut-être.

Et dans le nord de la France ?

Dans le nord de la France (surtout Flandre française, Boulonnais et Audomarois, dans les Hauts-de-France), le Nekker flamand (aussi appelé Nikker, Necker ou Nicker) existe sous des formes quasi identiques ou très proches, héritées du folklore germanique/flamand partagé de part et d’autre de la frontière. 


Le Nekker de Bergues (prononcez "Nècre" si vous tenez à la vie)


Formes identiques ou très proches :

  • Le Nekker (ou Nekkre) de Bergues (Nord, Flandre maritime) : C’est la version la plus directement identique. Il hante les eaux stagnantes près des remparts de Bergues. Créature mi-homme mi-animale aux oreilles et dents pointues, aux mains fourchues, il surgit de l’eau pour emporter les enfants désobéissants au fond des eaux. Comme le Nekker flamand, il sert de croque-mitaine pour éloigner les enfants des plans d’eau. On le rattache explicitement au Nixe/Nekker germanique. 

  • Le Neckre (ou Neckre « à l’canne ») du Boulonnais (Pas-de-Calais) : Esprit des eaux dérivé du necker hollandais/flamand. Il se métamorphose en bélier, cheval, chien, âne, bœuf, homme ou femme. Une forme fréquente est celle d’un chien noir ou d’un homme traînant une chaîne au cou. Voir le Neckre annonce un malheur. Les mères disaient autrefois aux enfants s’approchant trop près de l’eau : « Gare à ti, ch’Neckre i va t’preindre ». Un affluent du Wimereux porte même le nom de Denacre. 

  • Le fantôme de l’Aa (région de l’Aa, Pas-de-Calais) : Esprit aux pouvoirs similaires (attirer/noyer, effrayer près des cours d’eau et marais), mentionné comme cousin local du Nekker. 

Variante féminine proche :

  • Marie Grauette (marais de l’Audomarois, près de Saint-Omer) : Souvent présentée comme la « cousine » ou équivalente féminine (sorte de nixe/sorcière aquatique) des Nekkers. Elle hante les eaux croupies, marais, puits, caves et rives sombres. Elle guette les enfants méchants, capricieux ou pleurnichards pour les entraîner dans son antre. Elle est la figure la plus connue de ce type dans les Hauts-de-France. 

Ces créatures partagent les traits classiques du Nekker flamand : esprits/démons aquatiques (souvent solitaires) des rivières, marais, étangs et puits ; capacité de métamorphose (surtout cheval ou formes animales) ; tendance à attirer et noyer (particulièrement les enfants) ; rôle de mise en garde parentale. Le folklore flamand français a conservé ces croyances grâce à la proximité culturelle et linguistique historique avec la Flandre belge. 

En résumé, le Nekker de Bergues est le plus identique, tandis que le Neckre du Boulonnais, le fantôme de l’Aa et Marie Grauette en sont les équivalents ou variantes locales les plus proches.

Un proche parent au Grand-Duché de Luxembourg

Au Grand-Duché de Luxembourg, il n’existe pas de figure appelée explicitement « Nekker » ou « Nikker ». En revanche, l’équivalent fonctionnel et le plus proche est le Kropemann (aussi orthographié Kropemännchen, Kropemannchen ou Hakemann).


Le Kropemann aux aguets

Le Kropemann

  • Signification : littéralement « homme au crochet » (de Krop = crochet + Mann).

  • Habitat : principalement la rivière Attert (surtout autour de Redange/Attert, dans l’ouest du pays). On le situe dans les eaux de cette rivière.

  • Apparence : petit homme à la barbe longue et hirsute, vêtements en lambeaux couverts d’algues et de plantes aquatiques. Il porte toujours une perche munie d’un crochet (la Kropestaang).

  • Comportement : il guette près des berges et, dès qu’un enfant (ou un imprudent) s’approche trop près de l’eau, il surgit et l’entraîne au fond avec son crochet. Comme le Nekker flamand (et particulièrement le « Manneken-haak » de la Campine), il sert avant tout de croque-mitaine pour effrayer les enfants et les éloigner des points d’eau dangereux.

  • Présence contemporaine : la figure reste très vivante à Redange/Attert (statues, fête du Kropemann, mentions dans les documents officiels locaux).

Les sources folkloriques luxembourgeoises (notamment les recueils de Nicolas Gredt, Sagenschatz des Luxemburger Landes, et les publications de l’Institut grand-ducal) le classent clairement parmi les Wassergeister (esprits des eaux) germaniques, en le rapprochant des traditions de Nix/Nixe, Nikker et Hakemann. 

Autres figures aquatiques luxembourgeoises (moins proches)

  • Melusina : la célèbre nixe/sirène de l’Alzette, liée à la fondation de Luxembourg-ville (épouse du comte Sigefroi). Elle est bien plus romantique et « noble » que le Nekker ou le Kropemann.

  • Divers esprits des eaux ou fantômes fluviaux (sur la Sûre, la Moselle, l’Alzette, etc.), parfois décrits comme de grands êtres blancs ou des chevaux aquatiques, mais sans le nom ni le rôle précis de « démon-crochet » attirant les enfants.

En résumé : le Kropemann est l’équivalent luxembourgeois du Nekker flamand – même fonction de démon aquatique attrapeur d’enfants avec un crochet, même rôle éducatif, même ancrage dans le folklore germanique des esprits des eaux.

Héritage et signification

Au-delà du simple conte pour effrayer les enfants et les dissuader de s'approcher des courants dangereux et des berges non sécurisées des rivières et pièces d'eau flamandes, le Nekker symbolisait la force indomptable, sombre et mystérieuse de l'eau — un élément vital mais potentiellement mortel dans les paysages de canaux et de rivières de la Flandre.

Le Nekker, comme son pendant scandinave le Nøkken, rappelle que l’eau était perçue comme une porte vers l’autre monde : domaine des morts, source de sagesse et de danger. Avec la christianisation, le dieu ou l’esprit des eaux est devenu diable, mais les motifs anciens – métamorphoses, prophéties, exigences de victimes, séjour des âmes sous l’eau – ont survécu. Aujourd’hui, le nom de Nekkerspoel, les rues et les souvenirs locaux perpétuent cette figure. Entre le dieu Ægir des mers nordiques et le démon des marais malinois, le Nekker demeure un pont vivant entre les anciennes croyances germaniques et scandinaves et le folklore flamand.


Nekker et Kludde

Comparaison (qui n'est sans doute que déraison)

Le Kludde (aussi Kleudde, Klodde ou Kneudde) est étroitement lié au Nekker dans la région de Malines et de la Flandre en général. Certains récits le présentent explicitement comme l’une des formes favorites du Nekker.


Palabre houleuse entre le Nekker et le Kludde


Points communs :

  • Nature protéiforme et maléfique.

  • Association aux eaux, marais et chemins nocturnes.

  • Capacité à sauter sur le dos des voyageurs pour les épuiser ou les entraîner vers l’eau.

  • Apparitions sous forme animale (chien, veau, cheval) ou humaine (jeune homme joueur de cartes).

Différences 

Le Nekker est avant tout un esprit des eaux purement aquatique, lié aux sources, étangs et rivières. Son action mauvaise principale est la noyade. Il conserve des traits plus anciens liés à Ægir et aux esprits scandinaves (prophétie, âmes captives, métamorphose en cheval des eaux).

Le Kludde est plus terrestre et polyvalent. Il hante aussi les chemins, les ponts (comme le Kwade Vondel à Malines) et les auberges. Dans une légende du XVIIIe siècle, il joue aux cartes sous la forme d'un jeune homme à Nieuwendijk, se laisse plumer, puis se venge près de la Vrouwvliet en tirant les gagnants dans l’eau. Il apparaît souvent comme un démon des routes qui s’accroche au dos de sa victime, à la manière d’un incubus ou d’un esprit oppressant, avant de la diriger éventuellement vers un plan d’eau.

En résumé, le Kludde peut être vu comme une manifestation « terrestre » ou « itinérante » du même complexe mythologique que le Nekker. Là où le Nekker incarne la menace purement aquatique héritée d’Ægir et de Rán, le Kludde élargit le danger aux chemins et aux nuits flamandes, tout en restant capable de ramener sa proie vers l’élément liquide.


(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents et Charles Saint-André)